jeudi 29 mars 2012

J'ai déjà mangé de la chair humaine

J'ai déjà frappé avec un marteau l'amorce d'une cartouche de fusil, pour le plaisir, pour voir, frôler la mort de deux millimètres. Je me suis déjà mis la main sur une clôture électrique, je me suis pété la gueule en bicycle. J'ai morvé comme seul un morveux sait morver, jai couru après le danger. J'ai fait du grabuge dans un cimetière. J'ai foncé dans les murs, tête première. J'ai reçu de mauvais commentaires de ta mère. J'ai cassé le nez d'un type avec un tuba en plastique. Je me suis battu contre des serpents géants d'Amazonie. J'ai entretenu un commerce secret avec les extra-terrestres. J'ai fabriqué des bombes artisanales. Je me suis trituré les structures mentales. J'ai séquestré une éditrice russe dans mon garde-manger.

mardi 27 mars 2012

L'histoire du vide

Il y a ça : l'histoire du vide, une succession de boulots alimentaires, plus ou moins payants et progressivement chiants, dans des espaces blancs et inexpressifs comme le dernier visage de Michael Jackson; des bureaux, des cloisons, des compartiments, des cubes, empilés dans des édifices eux-mêmes alignés le long de rues propres et sans vie. Des endroits où la joie pure est une abstraction théorique. Et cette envie de se foutre la tête dans une déchiqueteuse. Après quelques mois tout devient insupportable.

jeudi 22 mars 2012

Les gens sont morts

J'ai de mauvaises nouvelles pour vous : les gens sont morts. Enfin, la plupart d'entre eux. Je le vois aujourd'hui, dans ce parc, assis sur mon banc vert, buvant de la lumière, avec ma simple ébriété, je le vois très bien, la preuve est faite : les gens sont morts. Ils ont vendu leur conscience pour de la tranquillité, ils veulent qu'on leur foute la paix, ne veulent surtout pas que quelqu'un s'ouvre la gueule, qu'on remue la poussière. Dans leurs yeux il n'y a plus d'aube. J'ai vécu des millions d'aubes. Dès que j'ai vu une femme nue, j'ai su que dieu existait, et depuis, tout mon être est tendu vers ce soleil neuf. Je n'ai cessé de marcher, de nuit en nuit, jamais rassasié, vers ce qui me semblait pouvoir donner du sens à cette vie : un corps de femme, vous avouerez que c'est peu de chose, tout de même. Sinon j'essaie d'être cohérent et en adéquation avec le monde, ce qui me semble difficile. Les gens sont morts et ils marmonnent des paroles qui glissent de leurs lèvres comme des couleuvres prêtes à les étrangler. Je ne sais pas quoi vous dire. Peut-être êtes vous vous-même mort. Désolé, vraiment.

Hier on a fait l'amour sur tous les meubles, dansé sur tous les toits. À défaut de légendes, on s'invente des souvenirs à notre mesure. Comme l'odeur de son sexe sur mes doigts.

-Dis donc, comment on vit?

-Pose pas de questions. Baise-moi à fond.

Une femme m'a déjà dit que la vie goûte comme le sperme : amer. Elle avalait tout, pourtant, et en redemandait. Quand elle jouissait, on aurait cru qu'elle agonisait. C'était une fille maigre, blanche et triste. Avec un nom beau comme mille meurtres : Dzemila. Elle avait déjà tué un homme de ses propres mains, dans son pays. Étranglé. C'était ça ou le viol. Elle parlait peu. Mentait souvent. Elle m'a beaucoup appris. On se promenait un jour le long d'une falaise. Elle m'a dit qu'elle en avait assez. Je lui ai dit : "Saute alors". Elle a sauté.

lundi 19 mars 2012

Politique

Au fur et à mesure qu'il vieillissait, le monde semblait se rétrécir. De façon générale, la politique l'emmerdait, de plus en plus, à tous les niveaux. Il s'y intéressait tout de même : la médiocrité de sa société s'y révélait tout entière.

Fantoches mesquins et sans vision occupaient l'avant-scène. La majorité des citoyens n'y comprenaient rien, absolument rien, les enjeux sérieux leur échappaient, ils votaient pour une figure, un sourire, un nom, rarement pour des idées. Les débats ressemblaient à des dialogues de sourd. Peu d'échanges musclés, de véritables joutes. Médiocrité encore.

Il avait été communiste pendant son adolescence. Un communiste théorique. Il lui semblait souhaitable d'abolir la propriété privée; il ne possédait rien. Il était, par principe, en faveur de toutes les grèves, de toutes les manifestations. Il était jeune et idéaliste, avait les cheveux longs et le jugement court.

Les années passant, il s'est mieux situé : ni à gauche, ni à droite, il est devenu neutre, ou plutôt, cynique, et cette option qui n'en est pas une lui convenait parfaitement.

samedi 17 mars 2012

Samedi

Je ne possède rien, ou presque. Un lit, quelques meubles, des vêtements, beaucoup de livres. Je n'ai pourtant pas l'impression de manquer de quoi que ce soit. Je ne possède rien, et j'ai tout.

Ma solitude, si précieuse, me permet d'entrer en communion avec autrui. Il m'aura fallu des années pour comprendre ce paradoxe, qui ne s'explique pas.

J'en ai assez du bruit. J'écoute la lumière qui pénètre doucement par la fenêtre ouverte. Comme une promesse.

Je vous parle aujourd'hui en homme qui n'a rien à perdre, rien à gagner, rien à prouver. Prenez ces mots avant qu'ils ne s'évaporent au soleil.

jeudi 15 mars 2012

Catapulte

Quand je suis sorti du ventre de ma mère, contrairement à tous les autres bébés, j'ai ri, ri comme un fou, à m'en crever la rate, c'est comme ça que tout a commencé. Ou disons plutôt que tout a commencé dans une impasse sombre de Tchernobyl, entre un prêtre orthodoxe et une ouvrière de l'usine nucléaire, belle comme une princesse de conte de fée, excepté la verdeur de plutonium de son teint, et puis je n'en parlerai pas plus longtemps car ils n'ont d'autre rôle dans cette histoire que celui de s'être frottés un peu trop un soir.

J'ai tout de suite détesté le ciel poussiéreux de cette sale ville d'Ukraine, et aussitôt dehors et libéré du cordon, j'ai rampé, rampé, rampé, tout pour fuir cet endroit où, je le sentais, la vie ne me réservait rien de bon. Je suis allé me blottir dans la catapulte du vieux Nicolaï, le sourd et aveugle, seul inventeur de la région, qui malheureusement n'a jamais rien inventé qui n'existait pas déjà, on peut donc en conclure que sa vie fut ratée.

J'ai dormi là, quelques jours et quelques nuits, combien exactement je ne sais pas, je ne savais pas encore compter. Je grelottais, j'avais faim, je pleurais, je voulais mourir. Et puis un matin, le vieux Nicolaï est venu caresser sa catapulte, comme on caresse un rêve, pleurant sur sa vie ratée, et la légende dit (mais on ne peut pas se fier aux légendes surtout dans cette ville où toutes les légendes sentent la vodka)

que le vieux Nicolaï était sur le point de mourir
mais qu'avant de mourir il voulait actionner la catapulte
la catapulte géante dont j'avais fait mon berceau
il voulait actionner la catapulte jamais actionnée
avant d'aller mourir dans son lit dignement
il voulait faire quelque chose d'inutile une dernière fois
Et ça a été le premier et le dernier voyage de ma vie
la suite n'est qu'un triste épilogue que je vous épargnerai.

mardi 13 mars 2012

Conte cruel

Ok ok! Ça commence de même : y’était une fois, mais peut-être deux aussi, si tu veux… Écoute, y’a pas de dragons dans c't'histoire-là, le méchant c'est un pusher en retard... La princesse est ben fatiguée pis le gars se comporte comme un chevalier juste quand y veut du sexe... Y'a pas d’aventures, à part qu'a fume des cigarettes de contrebande sur le balcon en se grugeant les ongles pendant que lui y mange des hot-dogs pas de saucisses. Ils vécurent heureux un peu, mais pas tout le temps, parce que sérieux, des fois, la vie ça te pompe l’air en TABARNAK, pis y faut tout le temps sortir les poubelles. Y'ont pas eu de nombreux enfants, rien qu’un, quand le condom a pété... Dors astheure, p’tit mongol, j’veux pu t’entendre, compris?

Mon coeur, Rebecca et Hitler

Je vas aller porter mon cœur dans un de ces bazars cheap, tsé, où ça sent le vieux fond de culotte, où le stock traîne dans des boîtes, sur les tables, dans des espèces de penderies toutes déglinguées,  où les employés comptent leurs morpions pis baisent dans l’entrepôt pendant leurs pauses. J’vas jeter le petit paquet de viande saignante sur le comptoir pis dire : « Tiens, j’viens porter ça, ça me sert plus à rien. J’ai voulu le vendre à des traficants d’organes mais ils ont ri : « Pour te payer faudrait sortir un cutter pis couper une cenne noire en deux parce que ça vaut pas  l’ombre d’un pet ton affaire mon bonhomme, ce coeur-là est déjà mort et pourri. » J’aurais pu le jeter dans le fleuve, mais vu que j’ai encore un soupçon de conscience, je veux pas contribuer à la pollution urbaine… T’en feras ben ce que tu voudras, des capotes à expédier au Nunavut, ou ben tu le donneras à bouffer au shiatsu de ta mère, mais débarrasse-moé’z en, please… » La fille — un œil brun et un œil vert, je vas peut-être voir ça une seule fois dans ma vie une fille aux yeux dépareillés et ça va arriver là, faut pas y chercher un sens caché — la fille, donc, va me regarder d’un air perplexe. Dans un élan dramatique, je vas ouvrir ma chemise et lui exhiber la cicatrice. « Tu vois, c’est de la belle job, pendant des années, plusieurs femmes se sont relayées au-dessus de la table d’opération pour m’arracher c’te fichue patate, les artères et les veines c’est un peu comme une pelote de laine toute emmêlée, et sans anesthésie j’te jure que c’est pas un cadeau, mais bon… une fois que c’est fait, on se sent soulagé, oui, libéré d’un poids mort. » Elle va prendre mon cœur dans ses mains, très doucement, l’examiner avec curiosité, le caresser du regard, et là, drette là, d’un speaker pété fixé au plafond, on va entendre la voix de Félix : « C’était un petit bonheur, que j’avas ramassé, il était tout en pleurs… » Vous connaissez la chanson. La fille (qui s’appelle Rebecca, ça sera écrit sur son porte-nom) va écarquiller les yeux, grand grand, et l’instant d’un moment, elle va avoir l’idée de cacher mon cœur dans sa poche et de le mettre à l’abri, quelque part dans les tiroirs sous son lit, parce que la toune va le lui avoir soufflé à l’oreille, comme si ce n’était pas qu’un hasard… Elle va faire des associations foireuses, jouer au ventriloque avec les événements… Excusez-moi, mais je vous jure que si vous vous foutez la main dans le cul d’un pantin, fût-il le destin, vos doigts vont sentir. Mais c’est une autre histoire. On n’aura pas vu arriver sa boss, une virago aux allures mongoloïdes. Rebecca va essayer de lui expliquer la situation, en vain, la grosse conne sera fermée comme une huître et d’une humeur hitlérienne : « Ce cœur-là est irrécupérable, on vendra jamais ça,  pis anyway, c’est pas une boucherie icitte, sacre ton camp tête de noeud! » Le pire, c’est qu’elle aura raison. Un peu.


Qui veut d’un cœur qui ne vaut plus rien?

dimanche 11 mars 2012

Il n'y a de rose en elle que son nom

Chaque matin, Rose tousse jusqu’au bord de l’étouffement, et se crache les poumons. Elle écoute à tue-tête sa maudite compilation de chansons d’amour (toujours la même). Après la deuxième chanson, elle se met à brailler. Puis elle parle à des visiteurs qui n’existent que dans sa cervelle ésotérique. Ses anges, qu’elle les appelle. Son téléphone ne sonne jamais et elle ne reçoit jamais de visite. Elle sort de son appartement, en robe de chambre, et passe l’aspirateur sur le tapis du palier. Ce n’est qu’un prétexte pour m’accrocher au passage et engager la conversation, ou plutôt, se livrer à son monologue, elle ne me laisse pas parler une seconde et je reste pris dans le filet de paroles qu’elle tisse autour de moi en me racontant son histoire, que je connais par cœur pour l’avoir subie à quelques reprises. Rose change l’ordre des épisodes, modifie quelques détails et brode un peu, mais l’ensemble reste le même : l’injustice du monde, son ex qui l’a volée, sa fille danseuse, ses perturbations intestinales, l’homme connu sur Internet et avec qui elle entretient une relation virtuelle platonique, d’âme à âme, mais qu’elle n’ose  rencontrer, de peur que le charme s’effrite au contact de la réalité, son congédiement et son procès, sa maladie qui lui fait gober des pilules de toutes les couleurs, et enfin, le ventilateur qui lui est tombé sur la tête lorsqu’elle a eu la brillante idée de s’y pendre.

Il n’y a de rose en elle que son nom, et elle s’agrippe à sa douleur parce que c’est tout ce qui lui reste.

samedi 10 mars 2012

Dimension parallèle

                                                  












J’ai grandi au milieu des cris, dans une maison dont le toit de tôle rouillait par endroits. Je n’ai pas d’histoire à raconter, à peine un nom, de ceux qu’on oublie vite. De mon enfance, il n’y a pas grand-chose à dire, sinon que je m’estime heureux aujourd’hui d’en avoir perdu des bouts. Non, en fait, j’aimerais avoir une autre mémoire. Un passé plus consistant. Mes souvenirs sont troubles. Comme des rêves difficiles à rattacher au réel. Des impressions sans contours. Je cherche le sens de tout ça. Je me demande aussi si je n’ai pas fabriqué de toutes pièces certains instants de bonheur dans le lot. Pour combler les brèches. Vaincre l’absurdité. Pouvoir survivre. 


Dans la cour de récréation, je ne m’amusais pas beaucoup avec les autres garçons. Trop sérieux pour mon âge. Trop doux aussi, sans doute. Certains me lançaient le ballon en pleine gueule, me jetaient en bas des bancs de neige, me traitaient de tous les noms. Ils ne m’aimaient guère et je le leur rendais bien. Je saignais souvent du nez sans raison. Une vraie champlure. Quel plaisir d’en mettre partout! Il arrivait même qu’on me renvoie à la maison, content de quitter cette prison que j’aurais volontiers dynamitée. Une école où j’ai surtout appris l’écœurement.

Et j’ai dû apprivoiser jour après jour la peur amalgamée aux fibres de mon être, une peur fondatrice, celle des animaux battus. Une peur agrippée au ventre, qui fait trembler la nuit, qui secoue les nerfs comme un chien enragé. La peur de ne pas être aimé. La peur qu’on m’abandonne à l’intérieur d’un labyrinthe. La peur que tout s’écroule demain. La peur de rester seul pour toujours avec cet inconnu que j’aperçois chaque matin dans le miroir.

J’ai vu toutes sortes d'excès. Le tumulte des fêtes et les ivrognes qui en viennent aux poings. J’ai vu des gens se détruire parce qu’ils étaient simplement heureux d’être encore en vie. J’en ai vu d’autres ramper pour une ligne de coke, et ne jamais se relever. J’ai vu des hommes tout foutre en l’air en un seul soir. J’ai vu des jeunes vieillir trop vite parce qu’ils en ont trop vu.


Je viens d'un monde où les enfants sont laissés dehors pour apprendre la vie, pendant que leurs parents, dans la chambre, font d'autres enfants dont ils ne s'occuperont pas mieux. Un pays où on ramasse les bouteilles vides pour s'en acheter des pleines. Où on se drogue à l'illusion à l'année longue pour oublier qu'on ne peut pas oublier. 

J’ai grandi parmi les fous dans une dimension parallèle où la folie n’existe pas. Il m’aura fallu bien des années pour le comprendre. Beaucoup de force pour garder toute ma tête et ne pas me jeter par la fenêtre. Le seul psychologue que j’ai consulté m’a assuré, après quelques rencontres, que nos entretiens s’avéraient inutiles, puisqu’il me considérait plus sain que plusieurs personnes « normales ». J’ai douté de sa compétence, puis de son diagnostic. Puis je n’y ai plus repensé.


J'ai grandi comme j'ai pu, dans une chambre étroite : quatre murs sans fenêtres, un lit et une télévision en noir et blanc. Toutes ces heures passées à me flétrir la rétine… J’écoutais des films d’horreur en boucle et n’avais aucun projet. À part devenir tueur en série. Ou le prochain Messie. Mais je n’y tenais pas tant que ça. Et j’insérais une autre cassette dans le magnétoscope en attendant que les choses changent. Et le soir, sous les couvertures, dans l’obscurité, à l’abri du monde, j’imaginais que je n’étais pas moi.


Je rêvais d’être n’importe qui. Sauf moi.

vendredi 9 mars 2012

Nuit

La nuit. La pluie. Une route de campagne sans lampadaire. Des phares éteints. Un corps dans le coffre. Un sac de couchage dans le lac. Nuit des chatons noyés, des enfants morts-nés, des promesses regrettées. Nuit où une femme écrase un oreiller sur le visage de son mari. Nuit où brûlent des lettres secrètes. Nuit du poète et de la corde autour de son cou. Nuit de silence. Nuit du voyageur perdu dans la tempête. Nuit de la pilule qu'elle n'a pas prise pour lui donner une raison de rester, en vain. Nuit de sexe sale sur tous les meubles, de doigts dans tous les orifices, d'odeurs animales qui épaississent l'atmosphère. Nuit de coups au plafond et de plaintes de bruit. Nuit du souvenir où la veuve embrasse un crucifix. Nuit peuplée de monstres où les coeurs se crispent d'effroi. Nuit froide dans la maison de fous. Nuit qui n'en finit plus.

mercredi 7 mars 2012

Lendemains ratatinés

Quand j’ai commencé à pondre des chansons pour vomir sur les gens, on m’a dit que j’avais du talent. Ce qui donne encore plus envie de vomir, non? Après un certain temps, je ne pouvais plus en sortir, de ce cycle de l’écœurement, râlant comme un malade chronique que rien ne soulage, sinon peut-être l’écho de ses propres cris.

Je buvais pour que la nausée monte, comme une vague qui avale tout. On m’accusait de ne pas savoir boire. Ça n’a jamais été mon but. Perdre le contrôle, oui, repousser les limites de la raison, ouvrir des gouffres, me rapprocher du néant. Quand je me détruis, je me détruis bien.

Je me suis tenu debout au bord du précipice pour m’enivrer de vertige. J’ai appelé des filles que je connaissais à peine à quatre heures du matin pour leur dire « Je t’aime », en sachant trop qu’elles ne voudraient plus jamais me revoir. J’ai couché avec d'autres, que je ne pourrais ou ne voudrais pas reconnaître aujourd'hui. J’ai consommé des choses que vous n’imagineriez même pas. Juste pour essayer d'oublier que je ne suis que moi. Il y a aussi des ellipses, des éclipses. Beaucoup. Des nuits entières que je ne peux reconstituer qu’à partir de bribes. Et des lendemains ratatinés, des trous dans les murs d’une chambre de motel. La bouche pâteuse. Le coeur à sec. Le cerveau comprimé comme un poing.

Le cerveau, parlons-en. Je pensais encore trop. J’aurais voulu tirer sur une languette et m’ouvrir le crâne comme on ouvre une boîte de sardines. Retirer ma cervelle de la cavité où elle croupit depuis tant d’années. Hacher menu la masse spongieuse. La faire rissoler dans une poêle. La manger, la digérer, la chier. Tirer la chasse. Me débarrasser enfin de toutes ces questions insignifiantes qui me paralysent.

mardi 6 mars 2012

Une tondeuse

Ah! Ça a pris du temps pour me repartir, comme une vieille tondeuse qui tousse et qui crache de l'huile, oubliée dans le hangar, mais là, ça y est, je suis starté raide et prêt à faire des ravages! Surtout, je me sacre de toute! Dans le cul la raison, la mesure! Pièges à cons! Des histoires de grand-mères! En avant pour le grand délire! Comme jamais! Et hop! J'en ai tellement vu qui avaient la fougue au ventre et qui ont maintenant la verve en berne, rattrapés par la vie, quoi, le crâne bourré de chiffres et de merde! Éteints, les amis, un peu morts déjà, pouah! Ils ont transformé leurs idéaux en tapis d'entrée! Plus de feu! Ouverts sur le sens de la longueur, vidés comme des poissons, les amis! Gaspillage de tripes chaudes, la tête dans un moulin à viande! Vous comprenez rien? Je m'en sacre! Moi non plus, peut-être! Je relis rien! Je sais juste que ça me brûle, ça arrache de la pulpe en-dedans, la petite voix qui remonte, comme un vomissement réprimé depuis trop longtemps! Ça jaillit! Tassez-vous de là si vous avez pas l'estomac bien accroché! Ça risque d'être lette tantôt! Il y a eu erreur sur la personne, je l'affirme! J'écris pas pour plaire à ta mère! Ni pour que tu te pâmes en gloussant c'est boooooOOOOOO, c'est donc joliiiiiiiii! Si tu veux des confidences chuchotées et des conseils de vie, embarque dans le train avec Josélito, t'as rien à faire icitte! Qu'est-ce que tu penses! Je suis une tondeuse pis je vas te manger le toupet! Rrrrrrrrrhahaha!!! UNE TONDEUSE!!!

Pourquoi on dit : « Pas de blondes en tournée! »

Engueulade au milieu de la rue, à Winnipeg.

-Bon, qu'est-ce qu'y a encore?

-J'en ai assez! T'es toujours gelé, ou soûl, ou les deux. J'arrive pas à dormir, y'a des plotes partout qui me tombent sur les nerfs pis qui te font ben rire, ça l'air...

-Bon, c'est quoi, tu me pètes encore une crise de jalousie, là? Ça fait combien, depuis le début de la tournée? T'as toujours l'air bête! Je commence à en avoir plein mon cass! J'aurais jamais accepté que tu nous accompagnes si j'avais su que tu venais pour me surveiller!!!

-Je t'aurais jamais laissé partir sans moi! Tu le sais ça! Jamais!

-Ben oui, je le sais, tu me fais tellement confiance! Pis moé, beau cave, j'ai plié!

-De toute façon, gang de machos, vous aviez besoin d'une paire de boules pour rester à la table de marchandise pendant que vous vous la couliez douce dans le backstage avec les plotes.

-Eille, ça va faire, là, t'es ben parano! T'hallucines des plotes, moé je vois rien que des ados boutonneuses! Pis à part de ça, c'est notre première tournée, on a tu le droit de triper un peu sans te demander la permission, madame la police? Pensais-tu qu'on allait se coucher à des heures raisonnables? Qu'on allait te manger dans main comme des chiens de poche? Fais chier!

-Faudrait que je me dandine pis que je me frotte sur tout ce qui bouge! Je devrais faire comme elles, pour te rendre jaloux un peu, tu verrais comment ça fait mal!

-Oh tabarnak! J'en ai assez entendu, là.

-Je couche dans van. Ramasse tes affaires si t'as besoin de quelque chose, je barre les portes pis personne entre, je veux être seule!

Elle ouvre la porte et me lance un sac de carottes qui traînait depuis plusieurs jours sous un banc. De grosses larmes roulent sur ses joues. Le lampadaire grésille.

-Je te déteste!

-C'est ça.

-Tu te branleras!

-C'est ça, c'est ça. Bonne nuit.

lundi 5 mars 2012

Cracktown, B.C.

Plus on descendait cette rue au coeur de Vancouver, plus on se demandait si on hallucinait.

-Tcheck ça, dans l'escalier, juste là, la petite fille... Elle doit pas avoir plus de 12 ans et on dirait qu'elle fume du crack...

-Pis lui, y'est sur la meth, c'est sûr! L'as-tu vu se disloquer? On croirait qu'y a plus d'os...

-Haha! Pis celui-là essaie de vendre un vieux grille-pain à panneaux pis une cassette 8 pistes sur le bord du trottoir! Haha!

On riait, mais jaune pas mal. Coup de téléphone au gérant de tournée.

-Ouais, man, c'est quoi là, stu une joke? As-tu vu le trou où tu nous envoies?

-Arrêtez donc de vous plaindre, vous faites du métal, câliss! Faites-moé confiance. Ça va ben aller.

-Ouais, mais on peut-tu vraiment te faire confiance?

La question était pertinente. Après la première moitié de cette tournée canadienne de broche-à-foin, on avait déjà eu notre lot de mésaventures. Des organisateurs voulaient nous arnaquer, essayaient de nous payer moins que ce que le contrat stipulait, ou tentaient de nous payer en dope. "Look, fucker, you've signed a contract and you owe us 400 bucks and we won't leave this fucking place 'til we have all the fucking cash because, guess what? We fucking need it to put gas in the van!!! So get the money now!!! L'un d'eux voulait même annuler le spectacle la journée même. Ok, well, you didn't do any advertisement and now you want to cancel the show? Fine for us, as long as you pay, you've signed a contract AND WE NEED CASH TO PUT GAS IN THE VAN! On jouait dans des salles minables, des garages, des bars louches, devant des foules minimales. On mangeait mal, on dormait mal, on se lavait quand on pouvait. Le moral commençait sérieusement à décliner. Et là, ça! À l'autre bout du pays, après des heures et des heures de route, on se retrouvait dans un quartier de junkies, sans doute l'un des plus déprimants au monde. C'est là que nos rêves de gloire nous avaient menés.

Il fallait contourner le bar et stationner la van dans la petite rue parallèle. Il y avait des seringues partout, mais vraiment partout sur le sol.

-Tabarnak Julien, es-tu fou, sacrament, remonte dans van, c'est quoi l'idée, marcher là-dedans en sandales, câliss veux-tu pogner le sida???

-Wo wo, vous capotez pour rien là.

-Stie que t'es inconscient, mets au moins des souliers!

On avait de la difficulté à voir l'asphalte tellement elle était jonchée de déchets. Ça sentait le cadavre. Dan a cogné à la porte couverte de graffitis. Le propriétaire ouvre, une espèce d'Indien en veston cravate dont l'air endimanché contrastait avec l'atmosphère générale du lieu.

-Sorry for the thrash, guys. The garbagemen are on strike! You can park right there.

Il pointe une espèce de stationnement minuscule entouré de grilles rouillées.

-Well, ok, but... Is it safe? I mean... this van is rent...

-Don't worry, somebody'll watch your stuff. Steve? Come here, please!

Un gars est sorti du bar, vêtu d'une espèce de salopette toute déchirée et tachée, une casquette graisseuse sur la tête, tenant une chaise pliante. Il l'a placée devant le stationnement et s'est assis.

-Don't worry, this is not what you think, he's not a junkie, it's just a disguise. He just sits there, doesn't draw attention, but if someone tries to steal your stuff, he beats the shit out of them. Don't worry, my friends!

Ouais... Pendant que Dan reculait la van dans l'enclos, on prenait des photos. Tout à fait pittoresque... Un rat qui se promène le long d'un mur de briques décrépit... Une photo de Jésus à côté d'une enveloppe de condom... Un catalogue de lingerie érotique couvert de boue...

Puis on est entrés pour faire le tour de la salle. Un endroit sombre, oppressant. Odeurs d'urine et d'eau de javel, mélangées. Plafond bas. Plancher collant. Pour toute décoration, des vieilles affiches de bière, dont la moitié sont des marques qui n'existent même plus. Derrière le bar, une horloge qui ne fonctionne pas. Tout semblait couvert d'une mince pellicule de poussière. Juste à entrer là-dedans, on se sentait sale et gras.

-If you guys want to smoke, you can go there, in the smoking room.

Derrière les vitres en plastique, quatre chaises autour d'une table bancale.

Tout d'un coup, venant de l'extérieur,

BAOOOOOOOOOUMMMMMM!!!

une détonation terrible, suivie de coups de feu. Dan est entré dans le bar comme un fou.

-Je pense qu'une bombe a sauté quelque part, j'ai juste vu de la fumée dans la rue, pis un punk sur le toit de la baraque d'en face, avec un gun, qui tirait n'importe où...

À peine deux minutes plus tard, une voiture de police est arrivée dans la ruelle. Un des flics nous a demandé d'entrer dans la salle, de verrouiller la porte et de ne pas sortir tant qu'il ne nous y aurait pas autorisés. C'était un règlement de compte, une guerre de gangs. Il ne nous a pas expliqué l'affaire en détails. Steve, le surveillant-junkie, est entré aussi. Les flics nous ont carrément barricadés dans le bar. Il ne s'est pas passé grand-chose, finalement. Notre van n'a pas explosé. Il n'y a pas eu de morts ni de fusillade. Environ une demi-heure plus tard, les flics sont venus nous dire que tout était correct, qu'on pouvait sortir sans problème. Ouais. Ouais ouais.

On a transporté nos amplis et tout notre équipement dans la salle et fait un test de son, si on peut appeler ça un test de son. Les caisses de la salle semblaient pétés et la console devait dater des années 80.

Puis l'organisatrice est arrivée. Tête de pitbull triste. Look hippie qui ne lui convenait pas du tout. Les cheveux gras et les yeux bouffis. La lasagne qu'elle nous offrait comme souper lui ressemblait un peu : elle ne payait pas de mine. On aurait dit de la pâtée pour chien. Uniformément brune. Une motte de bouette. On a mangé, malgré tout. C'était d'ailleurs pas la première fois qu'on bouffait de la cochonnerie. Quand l'organisateur d'un show doit te payer le souper, c'est pas indiqué sur le contrat haute gastronomie. Vive les sandwiches au baloney, les chips et les crudités flétries. De toute façon, avec de la bière, tout passe.

Je suis sorti et j'ai parlé un peu avec Steve. Il avait le coeur aux confidences. Ce quartier l'avait vu naître. Toute son enfance, il l'avait vécue à deux pas de là. Sa mère était morte pendant  un accouchement. Son père était polytoxicomane et violent. Ils ont retrouvé sa soeur morte avec une aiguille dans le bras à 14 ans. Lui-même était un ex-junkie, clean depuis peu. Pourquoi rester ici alors? C'est pas le meilleur moyen de retomber? Il ne connaissait rien d'autre. Que serait-il devenu, hors de ce quartier où il avait ses habitudes, ses repères? Il avait peur de l'inconnu. Peur du confort, dont il se jugeait, je crois, indigne. Il se disait satisfait de ce travail, qui lui permettait de manger. Il habitait un appartement au-dessus du bar. Les putes qui venaient faire des clients le réveillaient parfois au milieu de la nuit. Sinon, ça allait. Il a allumé une cigarette, ensuite il n'a plus prononcé un mot, les yeux dans le vide. Je me croyais dans un documentaire. Ou dans une pub contre la drogue. Je l'ai laissé seul. Son histoire m'a ébranlé. Moi qui croyais avoir grandi dans la misère... Il y a toujours pire que soi. C'est triste quand on y pense.

Les gens avaient commencé à entrer dans la salle. Au compte-goutte. Une trentaine de personnes au total, maximum. Début du show. Rien de particulier à signaler. Je ne me souviens absolument pas du premier groupe. Tout ce que je pourrais dire à propos du deuxième, c'est que c'étaient des sataniques extrêmement gentils. Le chanteur devait bien mesurer 7 pieds. Il portait au cou une énorme croix à l'envers (il l'avait volée dans un cimetière).

Je me rappelle vaguement notre propre performance. J'avais envie de pisser et je suais comme un cochon. On était entassés sur une scène minuscule et on n'entendait pas à moitié ce qu'on jouait (aucun moniteur). J'avais surtout hâte de finir et de sacrer mon camp.

Après notre show, on s'est dépêchés de tout remballer. Goodbye cracktown! Une pute est venue nous voir. D'un âge indéterminé. Pas pâle : transparente. On voyait toutes les veines à travers sa peau. Une gueule de squelette. La mort sur deux pattes.

-So you guys play in a band?

-Yep.

-Give me some money!

-Fuck off, bitch! Suck dicks.


Elle n'a pas discuté. Elle a fait demi-tour et est allée rejoindre ses semblables, les autres zombies, de l'autre côté de la rue, devant une église en ruines. On les a regardés une dernière fois avant de partir. L'un d'eux, les jointures en sang, tapait sur un panneau de signalisation. Deux autres semblaient vouloir se battre, mais leurs mouvements mal coordonnés donnaient à leur bataille un air de danse grotesque. Certains tournaient en rond, fouillaient dans une poubelle. Des putes se promenaient le long du trottoir, s'arrêtaient, prenaient des poses aguicheuses pour des clients absents. Un gars marchait avec un sceau de plastique sur la tête. Une rumeur s'échappait de cette foule effarée : gémissements, grognements, balbutiements.

Bref, le plus prestigieux spectacle de toute notre carrière.

Dix heures de route pour se rendre à la prochaine ville. Et un pneu qui dégonfle lentement dans la nuit.

samedi 3 mars 2012

À genoux

Fuck le contexte. Il n’y a que toi et moi dans le salon.

J’écrirai au fur et à mesure ce qui me passe par la tête PENDANT que tu me suces. Pour que tu saches l’effet que tu me fais. Tu pourras relire ça, au bureau, clandestinement, entre deux rapports plates, en mouillant, et aller te rouler la bille dans les toilettes sur l’heure du dîner.

C'est ça, prends-la, ma belle grosse queue dure, rose, dressée, veinée, offerte; je sais que t’aimes mes érections, mes énumérations, mes exagérations; je sais que t’adores que je sois vulgaire quand c’est le temps; que je te murmure des mots sales; que je te dise que t’es la meilleure suceuse du monde; que je manie le point-virgule aussi bien que ton clito. Ah! Quand tu t’occupes de ma queue comme si rien d’autre n’existait, je me sens au centre de l’univers. Ta bave coule sur mes couilles. Je suis si bandé que j’ai l’impression que ma ma ma queue va exploser, attention le feu d’artifice, je vais venir, plusieurs giclées chaudes et épaisses, un geyser de jooooooooooooiiiiiiiiiie…

Mais tu arrêtes brusquement, coquine va! pour me branler avec douceur, pour m’apaiser en quelque sorte, pour faire descendre la pression. Puis tu recommences à me sucer, sans ménagement. Tu y mets tout ton talent, toute ta passion, goulue à souhait, comme pour me donner un aperçu du paradis. Tu me regardes dans les yeux, un regard sauvage, fauve. Tu sais trop bien à quel point tu m’es supérieure lorsque t’es à genoux. J’imagine le sourire que tu me ferais si t’avais pas la bouche pleine.

Tu va venir à bout de ma résistance... L’excitation monte dangereusement, j’atteindrai bientôt le point de non-retour… Bouillonnement dans le bas-ventre… Prépare-toi, le premier jet arrive, je clique sur « Publier »…

jeudi 1 mars 2012

No future forever (II)

(Début de l'histoire : No future forever I)

Promise à un brillant avenir. C'est ce que maman pensait. Elle avait des raisons de le croire. J'étais pas la dernière cruche non plus. Maman, pauvre maman, je l'ai tellement déçue. Mais y s'en est passé de la cochonnerie, cette année-là, où tout s'est mis à dérailler pour la première fois. De la marde, une couche pis une autre, pis encore une de plus, tiens : une belle grosse lasagne de marde.

Je fuyais l'école pour me soûler la gueule. Le gars du dépanneur me cartait jamais. J'achetais une quille le matin. Avec l'argent du dîner. Je cherchais un coin tranquille pis je buvais, en ruminant ma rage. Ça, c'était après. Parce que y'a vraiment un avant et un après.


Chaque soir, je pense à ma fille, ma seule petite fille, Alice, mon bébé, et je m'inquiète : Qu'est-ce qu'elle fait, où elle est, avec qui? Est-ce qu'elle a froid ou faim, est-ce qu'elle se porte bien? J'aimerais qu'elle appelle. De temps en temps. Juste entendre sa voix, ça me rassurerait. Mais non. Pas d'appel, pas de message, pas de lettre. Aucun signe de vie. Pendant des mois et des mois. Me reste qu'à prier pour qu'il ne lui arrive rien de grave. C'est tout ce que je peux faire. Et je me demande : Est-ce que j'ai été une mauvaise mère? Cette pensée me tue.

Rien n'a changé dans sa chambre. Je n'ai rien déplacé. Les affiches de groupes punk. La peinture inachevée sur le chevalet. Son coffre à secrets. Je tiens la chambre propre. Comme si mon bébé allait revenir demain.

(En cours d'écriture. À suivre.)