samedi 10 mars 2012

Dimension parallèle

                                                  












J’ai grandi au milieu des cris, dans une maison dont le toit de tôle rouillait par endroits. Je n’ai pas d’histoire à raconter, à peine un nom, de ceux qu’on oublie vite. De mon enfance, il n’y a pas grand-chose à dire, sinon que je m’estime heureux aujourd’hui d’en avoir perdu des bouts. Non, en fait, j’aimerais avoir une autre mémoire. Un passé plus consistant. Mes souvenirs sont troubles. Comme des rêves difficiles à rattacher au réel. Des impressions sans contours. Je cherche le sens de tout ça. Je me demande aussi si je n’ai pas fabriqué de toutes pièces certains instants de bonheur dans le lot. Pour combler les brèches. Vaincre l’absurdité. Pouvoir survivre. 


Dans la cour de récréation, je ne m’amusais pas beaucoup avec les autres garçons. Trop sérieux pour mon âge. Trop doux aussi, sans doute. Certains me lançaient le ballon en pleine gueule, me jetaient en bas des bancs de neige, me traitaient de tous les noms. Ils ne m’aimaient guère et je le leur rendais bien. Je saignais souvent du nez sans raison. Une vraie champlure. Quel plaisir d’en mettre partout! Il arrivait même qu’on me renvoie à la maison, content de quitter cette prison que j’aurais volontiers dynamitée. Une école où j’ai surtout appris l’écœurement.

Et j’ai dû apprivoiser jour après jour la peur amalgamée aux fibres de mon être, une peur fondatrice, celle des animaux battus. Une peur agrippée au ventre, qui fait trembler la nuit, qui secoue les nerfs comme un chien enragé. La peur de ne pas être aimé. La peur qu’on m’abandonne à l’intérieur d’un labyrinthe. La peur que tout s’écroule demain. La peur de rester seul pour toujours avec cet inconnu que j’aperçois chaque matin dans le miroir.

J’ai vu toutes sortes d'excès. Le tumulte des fêtes et les ivrognes qui en viennent aux poings. J’ai vu des gens se détruire parce qu’ils étaient simplement heureux d’être encore en vie. J’en ai vu d’autres ramper pour une ligne de coke, et ne jamais se relever. J’ai vu des hommes tout foutre en l’air en un seul soir. J’ai vu des jeunes vieillir trop vite parce qu’ils en ont trop vu.


Je viens d'un monde où les enfants sont laissés dehors pour apprendre la vie, pendant que leurs parents, dans la chambre, font d'autres enfants dont ils ne s'occuperont pas mieux. Un pays où on ramasse les bouteilles vides pour s'en acheter des pleines. Où on se drogue à l'illusion à l'année longue pour oublier qu'on ne peut pas oublier. 

J’ai grandi parmi les fous dans une dimension parallèle où la folie n’existe pas. Il m’aura fallu bien des années pour le comprendre. Beaucoup de force pour garder toute ma tête et ne pas me jeter par la fenêtre. Le seul psychologue que j’ai consulté m’a assuré, après quelques rencontres, que nos entretiens s’avéraient inutiles, puisqu’il me considérait plus sain que plusieurs personnes « normales ». J’ai douté de sa compétence, puis de son diagnostic. Puis je n’y ai plus repensé.


J'ai grandi comme j'ai pu, dans une chambre étroite : quatre murs sans fenêtres, un lit et une télévision en noir et blanc. Toutes ces heures passées à me flétrir la rétine… J’écoutais des films d’horreur en boucle et n’avais aucun projet. À part devenir tueur en série. Ou le prochain Messie. Mais je n’y tenais pas tant que ça. Et j’insérais une autre cassette dans le magnétoscope en attendant que les choses changent. Et le soir, sous les couvertures, dans l’obscurité, à l’abri du monde, j’imaginais que je n’étais pas moi.


Je rêvais d’être n’importe qui. Sauf moi.

1 commentaire:

  1. "Le calvaire de l'enfance", comment ne pas être touché par ce texte superbe.

    Sandro

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Si tu vomis, fais-le avec style.