Plus on descendait cette rue au coeur de Vancouver, plus on se demandait si on hallucinait.
-Tcheck ça, dans l'escalier, juste là, la petite fille... Elle doit pas avoir plus de 12 ans et on dirait qu'elle fume du crack...
-Pis lui, y'est sur la meth, c'est sûr! L'as-tu vu se disloquer? On croirait qu'y a plus d'os...
-Haha! Pis celui-là essaie de vendre un vieux grille-pain à panneaux pis une cassette 8 pistes sur le bord du trottoir! Haha!
On riait, mais jaune pas mal. Coup de téléphone au gérant de tournée.
-Ouais, man, c'est quoi là, stu une joke? As-tu vu le trou où tu nous envoies?
-Arrêtez donc de vous plaindre, vous faites du métal, câliss! Faites-moé confiance. Ça va ben aller.
-Ouais, mais on peut-tu vraiment te faire confiance?
La question était pertinente. Après la première moitié de cette tournée canadienne de broche-à-foin, on avait déjà eu notre lot de mésaventures. Des organisateurs voulaient nous arnaquer, essayaient de nous payer moins que ce que le contrat stipulait, ou tentaient de nous payer en dope. "Look, fucker, you've signed a contract and you owe us 400 bucks and we won't leave this fucking place 'til we have all the fucking cash because, guess what? We fucking need it to put gas in the van!!! So get the money now!!! L'un d'eux voulait même annuler le spectacle la journée même. Ok, well, you didn't do any advertisement and now you want to cancel the show? Fine for us, as long as you pay, you've signed a contract AND WE NEED CASH TO PUT GAS IN THE VAN! On jouait dans des salles minables, des garages, des bars louches, devant des foules minimales. On mangeait mal, on dormait mal, on se lavait quand on pouvait. Le moral commençait sérieusement à décliner. Et là, ça! À l'autre bout du pays, après des heures et des heures de route, on se retrouvait dans un quartier de junkies, sans doute l'un des plus déprimants au monde. C'est là que nos rêves de gloire nous avaient menés.
Il fallait contourner le bar et stationner la van dans la petite rue parallèle. Il y avait des seringues partout, mais vraiment partout sur le sol.
-Tabarnak Julien, es-tu fou, sacrament, remonte dans van, c'est quoi l'idée, marcher là-dedans en sandales, câliss veux-tu pogner le sida???
-Wo wo, vous capotez pour rien là.
-Stie que t'es inconscient, mets au moins des souliers!
On avait de la difficulté à voir l'asphalte tellement elle était jonchée de déchets. Ça sentait le cadavre. Dan a cogné à la porte couverte de graffitis. Le propriétaire ouvre, une espèce d'Indien en veston cravate dont l'air endimanché contrastait avec l'atmosphère générale du lieu.
-Sorry for the thrash, guys. The garbagemen are on strike! You can park right there.
Il pointe une espèce de stationnement minuscule entouré de grilles rouillées.
-Well, ok, but... Is it safe? I mean... this van is rent...
-Don't worry, somebody'll watch your stuff. Steve? Come here, please!
Un gars est sorti du bar, vêtu d'une espèce de salopette toute déchirée et tachée, une casquette graisseuse sur la tête, tenant une chaise pliante. Il l'a placée devant le stationnement et s'est assis.
-Don't worry, this is not what you think, he's not a junkie, it's just a disguise. He just sits there, doesn't draw attention, but if someone tries to steal your stuff, he beats the shit out of them. Don't worry, my friends!
Ouais... Pendant que Dan reculait la van dans l'enclos, on prenait des photos. Tout à fait pittoresque... Un rat qui se promène le long d'un mur de briques décrépit... Une photo de Jésus à côté d'une enveloppe de condom... Un catalogue de lingerie érotique couvert de boue...
Puis on est entrés pour faire le tour de la salle. Un endroit sombre, oppressant. Odeurs d'urine et d'eau de javel, mélangées. Plafond bas. Plancher collant. Pour toute décoration, des vieilles affiches de bière, dont la moitié sont des marques qui n'existent même plus. Derrière le bar, une horloge qui ne fonctionne pas. Tout semblait couvert d'une mince pellicule de poussière. Juste à entrer là-dedans, on se sentait sale et gras.
-If you guys want to smoke, you can go there, in the smoking room.
Derrière les vitres en plastique, quatre chaises autour d'une table bancale.
Tout d'un coup, venant de l'extérieur,
BAOOOOOOOOOUMMMMMM!!!
une détonation terrible, suivie de coups de feu. Dan est entré dans le bar comme un fou.
-Je pense qu'une bombe a sauté quelque part, j'ai juste vu de la fumée dans la rue, pis un punk sur le toit de la baraque d'en face, avec un gun, qui tirait n'importe où...
À peine deux minutes plus tard, une voiture de police est arrivée dans la ruelle. Un des flics nous a demandé d'entrer dans la salle, de verrouiller la porte et de ne pas sortir tant qu'il ne nous y aurait pas autorisés. C'était un règlement de compte, une guerre de gangs. Il ne nous a pas expliqué l'affaire en détails. Steve, le surveillant-junkie, est entré aussi. Les flics nous ont carrément barricadés dans le bar. Il ne s'est pas passé grand-chose, finalement. Notre van n'a pas explosé. Il n'y a pas eu de morts ni de fusillade. Environ une demi-heure plus tard, les flics sont venus nous dire que tout était correct, qu'on pouvait sortir sans problème. Ouais. Ouais ouais.
On a transporté nos amplis et tout notre équipement dans la salle et fait un test de son, si on peut appeler ça un test de son. Les caisses de la salle semblaient pétés et la console devait dater des années 80.
Puis l'organisatrice est arrivée. Tête de pitbull triste. Look hippie qui ne lui convenait pas du tout. Les cheveux gras et les yeux bouffis. La lasagne qu'elle nous offrait comme souper lui ressemblait un peu : elle ne payait pas de mine. On aurait dit de la pâtée pour chien. Uniformément brune. Une motte de bouette. On a mangé, malgré tout. C'était d'ailleurs pas la première fois qu'on bouffait de la cochonnerie. Quand l'organisateur d'un show doit te payer le souper, c'est pas indiqué sur le contrat haute gastronomie. Vive les sandwiches au baloney, les chips et les crudités flétries. De toute façon, avec de la bière, tout passe.
Je suis sorti et j'ai parlé un peu avec Steve. Il avait le coeur aux confidences. Ce quartier l'avait vu naître. Toute son enfance, il l'avait vécue à deux pas de là. Sa mère était morte pendant un accouchement. Son père était polytoxicomane et violent. Ils ont retrouvé sa soeur morte avec une aiguille dans le bras à 14 ans. Lui-même était un ex-junkie, clean depuis peu. Pourquoi rester ici alors? C'est pas le meilleur moyen de retomber? Il ne connaissait rien d'autre. Que serait-il devenu, hors de ce quartier où il avait ses habitudes, ses repères? Il avait peur de l'inconnu. Peur du confort, dont il se jugeait, je crois, indigne. Il se disait satisfait de ce travail, qui lui permettait de manger. Il habitait un appartement au-dessus du bar. Les putes qui venaient faire des clients le réveillaient parfois au milieu de la nuit. Sinon, ça allait. Il a allumé une cigarette, ensuite il n'a plus prononcé un mot, les yeux dans le vide. Je me croyais dans un documentaire. Ou dans une pub contre la drogue. Je l'ai laissé seul. Son histoire m'a ébranlé. Moi qui croyais avoir grandi dans la misère... Il y a toujours pire que soi. C'est triste quand on y pense.
Les gens avaient commencé à entrer dans la salle. Au compte-goutte. Une trentaine de personnes au total, maximum. Début du show. Rien de particulier à signaler. Je ne me souviens absolument pas du premier groupe. Tout ce que je pourrais dire à propos du deuxième, c'est que c'étaient des sataniques extrêmement gentils. Le chanteur devait bien mesurer 7 pieds. Il portait au cou une énorme croix à l'envers (il l'avait volée dans un cimetière).
Je me rappelle vaguement notre propre performance. J'avais envie de pisser et je suais comme un cochon. On était entassés sur une scène minuscule et on n'entendait pas à moitié ce qu'on jouait (aucun moniteur). J'avais surtout hâte de finir et de sacrer mon camp.
Après notre show, on s'est dépêchés de tout remballer. Goodbye cracktown! Une pute est venue nous voir. D'un âge indéterminé. Pas pâle : transparente. On voyait toutes les veines à travers sa peau. Une gueule de squelette. La mort sur deux pattes.
-So you guys play in a band?
-Yep.
-Give me some money!
-Fuck off, bitch! Suck dicks.
Elle n'a pas discuté. Elle a fait demi-tour et est allée rejoindre ses semblables, les autres zombies, de l'autre côté de la rue, devant une église en ruines. On les a regardés une dernière fois avant de partir. L'un d'eux, les jointures en sang, tapait sur un panneau de signalisation. Deux autres semblaient vouloir se battre, mais leurs mouvements mal coordonnés donnaient à leur bataille un air de danse grotesque. Certains tournaient en rond, fouillaient dans une poubelle. Des putes se promenaient le long du trottoir, s'arrêtaient, prenaient des poses aguicheuses pour des clients absents. Un gars marchait avec un sceau de plastique sur la tête. Une rumeur s'échappait de cette foule effarée : gémissements, grognements, balbutiements.
Bref, le plus prestigieux spectacle de toute notre carrière.
Dix heures de route pour se rendre à la prochaine ville. Et un pneu qui dégonfle lentement dans la nuit.
C'est joli. Ça ressemble à ma maison vu par un touriste ou un étudiant émigrant de très très loin, genre Victo.
RépondreSupprimerJoli, non? On m'a jamais comparé à un touriste ni à un étudiant émigrant victoriavillois. J'aime ça, c'est reposant. Ça fait changement du cyberprédateur cannibale.
SupprimerHey, bonjour Tattoo, ça décoiffe au réveil avec le premier café.
RépondreSupprimerIl portait au cou une énorme croix à l'envers (il l'avait volée dans un cimetière).
J'adore cette image !
Tu m'as mis de bonne humeur ce matin, pourtant c'était pas gagné.
Sandro
Tu m'en vois ravi. D'autres billets du même type devraient suivre. Ou pas. Je verrai ce que j'ai envie d'écrire.
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