Elle n’a jamais pu appeler sa mère "maman", sa mère qui l'a faite muette, muette comme les pierres, qui remontent à la surface chaque année, au printemps, les pierres qu’il faut extraire comme des kystes du ventre de la terre, si grosses et si nombreuses que ses ancêtres ont pu s’en servir pour construire une maison, leur maison : quatre murs de pierre pour mieux se soustraire aux regards des curieux, loin des voisins, quatre murs pour y enfermer leurs secrets et leurs silences.
Trop de cauchemars pour les années à venir. Dans le grenier, surtout. Nuit de dents et d'ongles dans la peau. Et hier son père en habit de noces, suspendu au plafond, son corps qui oscille, le visage rouge et les spasmes, les membres tordus, les taches sur son pantalon, les craquements de la chaise sous le poids de la mère, le frottement du couteau de cuisine sur la corde trop solide, tranchée de justesse, la poussière qui vole, les marques sur le cou, puis des cris, l’ordre de retourner dans sa chambre. Pendant la nuit, des coups de marteau, là-haut. Comme ça qu’on règle les problèmes dans cette famille : l’oubli. Condamné, le grenier. D’énormes planches en travers de la trappe. Oublier. Faire comme si. On se ferme la trappe. Point final.
Mais l’oubli ne vient pas. Elle aimerait pourtant oublier. Pouvoir rebondir sur ses souvenirs pour aller plus loin, comme ces pierres plates qu’elle lance d’un geste sec sur l’étang derrière la maison. Rebondir comme ça sur la surface des choses et retomber intacte sur l’autre rive, sans se mouiller, sans couler.
Il a dit des choses dont elle sait qu’il ne les pense pas : tu es belle, je t’aime. Il a lui a dit ces choses et lui en a fait d’autres, des choses qui font perdre la tête.
Sa mère l'a surprise, accroupie sous la galerie - où la chatte avait mangé ses petits, l’an dernier -, échevelée, la jupe tachée, avalant des cailloux, le visage gris de poussière, les joues sillonnées de larmes, les mains tremblantes, une supplication dans les yeux. Sa mère n’a rien compris, une fois de plus, n’a rien deviné, n’a pas cherché à savoir, comme toujours prompte aux taloches, aux insultes. Elle l'a traînée par les cheveux, dans l'escalier, avant de l’enfermer dans sa chambre.
Larmes, sueurs, sanglots, poings serrés, elle se tord dans son lit, ce mal de ventre ne la quitte plus et va s’amplifiant, ce déchirement, brusques éclairs de douleur, du centre du corps jusqu’aux extrémités, les roches grossissent sans doute et se multiplient, s’entrechoquent et arrachent des bouts de peau à l’intérieur, elle le sent, son ventre, comme un aquarium sur le point de déborder, un bocal plein d’eau sale, d’algues et de gravier, avec des poissons morts qui flottent à la surface, mais elle a beau s’enfoncer deux doigts au fond de la gorge, rien ne sort, un peu de sang c’est tout, elle pourrait crever là, au milieu du lit, un cri impossible au bord des lèvres.
Elle manque de courage pour affronter la suite, il faudra aller à l’hôpital, ils devront l’ouvrir et tout nettoyer en-dedans, et la recoudre, pour que tout redevienne normal, et encore, elle devra oublier, surtout tenter d’oublier, guérir lentement et enfermer tout à double tour dans les ténèbres de la conscience, comme dans un grenier condamné.
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RépondreSupprimerTu te rappelleras sûrement ce que ça veut dire.
Certes. Et je me retiens de traduire, pour le bénéfice des autres lecteurs. Pour une fois, je respecterai la pudeur du mystère.
RépondreSupprimerAinsi soit-il!