jeudi 5 janvier 2012

Chagrin vague des nuits sans sommeil

Sournoise, la transition. Un glissement sur plusieurs années, en fait. Mais il me semble que je me suis réveillé un matin, adulte, avec des soucis triviaux, des responsabilités qui me dépassent, une singulière difficulté à être, les vertèbres écrasées par trois pans de bibliothèque. Et surtout, vidé d’une substance précieuse que je peine pourtant à identifier. Pénible impression que les « premières fois » sont plutôt derrière que devant. Que certains horizons se verrouillent. J’accuse le choc avec le courage de circonstance qui sied quand on découvre que les occasions de fuir diminuent.

Je me rase. Mes gestes sont lents. Sûrs. Des souvenirs ressurgissent, malgré moi, du fond de l’enfance. J'aimais regarder mon père se faire la barbe. Puis coller de petits bouts de papier de toilette sur les coupures. J’aimais voir son visage se transformer, rajeunir. Voir son vrai visage, que cachaient d'ordinaire les poils. Mes traits sont désormais les siens. Même muscles aussi, même peau. C’est lui que je vois désormais dans le miroir de ma salle de bain. Lui, à trente ans. Je suis devenu mon père. Et mon père est devenu un homme éteint. Usé par la révolte. Je ne veux pas raconter son histoire. Pas tout de suite. Aussitôt que j’essaie de la raconter, je mens. J’emprunte mille détours. D'instinct. Sinon, c’est la boule. Qui brûle en dedans. Les larmes qui ne coulent pas. Le malaise. Difficile à réprimer.

L’odeur du café se répand dans l’appartement. Chagrin vague des nuits sans sommeil. J’observe ma compagne. Endormie, nue et belle d’abandon. Je me retiens de la toucher, de peur de la réveiller. Je veux qu’elle me raconte ses rêves. Silencieux dans la pénombre, je mesure ma chance. Puis je repense aux femmes d’avant. Elles ne sont pas tellement nombreuses, celles que j’ai vraiment aimées. Elles m’ont laissé des lettres. Elles ont prononcé des paroles que j’ai oubliées.

Elles sont loin maintenant.

2 taloche(s):

  1. S'arrêter pour mesurer sa chance vaut bien les chagrins vagues et le manque de sommeil.

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  2. Et si c'etait un moment pour que tu comprenen le PRESENT? Tu sais...comme un cadeau.

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Si tu vomis, fais-le avec style.