lundi 19 mars 2012

Politique

Au fur et à mesure qu'il vieillissait, le monde semblait se rétrécir. De façon générale, la politique l'emmerdait, de plus en plus, à tous les niveaux. Il s'y intéressait tout de même : la médiocrité de sa société s'y révélait tout entière.

Fantoches mesquins et sans vision occupaient l'avant-scène. La majorité des citoyens n'y comprenaient rien, absolument rien, les enjeux sérieux leur échappaient, ils votaient pour une figure, un sourire, un nom, rarement pour des idées. Les débats ressemblaient à des dialogues de sourd. Peu d'échanges musclés, de véritables joutes. Médiocrité encore.

Il avait été communiste pendant son adolescence. Un communiste théorique. Il lui semblait souhaitable d'abolir la propriété privée; il ne possédait rien. Il était, par principe, en faveur de toutes les grèves, de toutes les manifestations. Il était jeune et idéaliste, avait les cheveux longs et le jugement court.

Les années passant, il s'est mieux situé : ni à gauche, ni à droite, il est devenu neutre, ou plutôt, cynique, et cette option qui n'en est pas une lui convenait parfaitement.

samedi 17 mars 2012

Samedi

Je ne possède rien, ou presque. Un lit, quelques meubles, des vêtements, beaucoup de livres. Je n'ai pourtant pas l'impression de manquer de quoi que ce soit. Je ne possède rien, et j'ai tout.

Ma solitude, si précieuse, me permet d'entrer en communion avec autrui. Il m'aura fallu des années pour comprendre ce paradoxe, qui ne s'explique pas.

J'en ai assez du bruit. J'écoute la lumière qui pénètre doucement par la fenêtre ouverte. Comme une promesse.

Je vous parle aujourd'hui en homme qui n'a rien à perdre, rien à gagner, rien à prouver. Prenez ces mots avant qu'ils ne s'évaporent au soleil.

jeudi 15 mars 2012

Catapulte

Quand je suis sorti du ventre de ma mère, contrairement à tous les autres bébés, j'ai ri, ri comme un fou, à m'en crever la rate, c'est comme ça que tout a commencé. Ou disons plutôt que tout a commencé dans une impasse sombre de Tchernobyl, entre un prêtre orthodoxe et une ouvrière de l'usine nucléaire, belle comme une princesse de conte de fée, excepté la verdeur de plutonium de son teint, et puis je n'en parlerai pas plus longtemps car ils n'ont d'autre rôle dans cette histoire que celui de s'être frottés un peu trop un soir.

J'ai tout de suite détesté le ciel poussiéreux de cette sale ville d'Ukraine, et aussitôt dehors et libéré du cordon, j'ai rampé, rampé, rampé, tout pour fuir cet endroit où, je le sentais, la vie ne me réservait rien de bon. Je suis allé me blottir dans la catapulte du vieux Nicolaï, le sourd et aveugle, seul inventeur de la région, qui malheureusement n'a jamais rien inventé qui n'existait pas déjà, on peut donc en conclure que sa vie fut ratée.

J'ai dormi là, quelques jours et quelques nuits, combien exactement je ne sais pas, je ne savais pas encore compter. Je grelottais, j'avais faim, je pleurais, je voulais mourir. Et puis un matin, le vieux Nicolaï est venu caresser sa catapulte, comme on caresse un rêve, pleurant sur sa vie ratée, et la légende dit (mais on ne peut pas se fier aux légendes surtout dans cette ville où toutes les légendes sentent la vodka)

que le vieux Nicolaï était sur le point de mourir
mais qu'avant de mourir il voulait actionner la catapulte
la catapulte géante dont j'avais fait mon berceau
il voulait actionner la catapulte jamais actionnée
avant d'aller mourir dans son lit dignement
il voulait faire quelque chose d'inutile une dernière fois
Et ça a été le premier et le dernier voyage de ma vie
la suite n'est qu'un triste épilogue que je vous épargnerai.

mardi 13 mars 2012

Conte cruel

Ok ok! Ça commence de même : y’était une fois, mais peut-être deux aussi, si tu veux… Écoute, y’a pas de dragons dans c't'histoire-là, le méchant c'est un pusher en retard... La princesse est ben fatiguée pis le gars se comporte comme un chevalier juste quand y veut du sexe... Y'a pas d’aventures, à part qu'a fume des cigarettes de contrebande sur le balcon en se grugeant les ongles pendant que lui y mange des hot-dogs pas de saucisses. Ils vécurent heureux un peu, mais pas tout le temps, parce que sérieux, des fois, la vie ça te pompe l’air en TABARNAK, pis y faut tout le temps sortir les poubelles. Y'ont pas eu de nombreux enfants, rien qu’un, quand le condom a pété... Dors astheure, p’tit mongol, j’veux pu t’entendre, compris?

Mon coeur, Rebecca et Hitler

Je vas aller porter mon cœur dans un de ces bazars cheap, tsé, où ça sent le vieux fond de culotte, où le stock traîne dans des boîtes, sur les tables, dans des espèces de penderies toutes déglinguées,  où les employés comptent leurs morpions pis baisent dans l’entrepôt pendant leurs pauses. J’vas jeter le petit paquet de viande saignante sur le comptoir pis dire : « Tiens, j’viens porter ça, ça me sert plus à rien. J’ai voulu le vendre à des traficants d’organes mais ils ont ri : « Pour te payer faudrait sortir un cutter pis couper une cenne noire en deux parce que ça vaut pas  l’ombre d’un pet ton affaire mon bonhomme, ce coeur-là est déjà mort et pourri. » J’aurais pu le jeter dans le fleuve, mais vu que j’ai encore un soupçon de conscience, je veux pas contribuer à la pollution urbaine… T’en feras ben ce que tu voudras, des capotes à expédier au Nunavut, ou ben tu le donneras à bouffer au shiatsu de ta mère, mais débarrasse-moé’z en, please… » La fille — un œil brun et un œil vert, je vas peut-être voir ça une seule fois dans ma vie une fille aux yeux dépareillés et ça va arriver là, faut pas y chercher un sens caché — la fille, donc, va me regarder d’un air perplexe. Dans un élan dramatique, je vas ouvrir ma chemise et lui exhiber la cicatrice. « Tu vois, c’est de la belle job, pendant des années, plusieurs femmes se sont relayées au-dessus de la table d’opération pour m’arracher c’te fichue patate, les artères et les veines c’est un peu comme une pelote de laine toute emmêlée, et sans anesthésie j’te jure que c’est pas un cadeau, mais bon… une fois que c’est fait, on se sent soulagé, oui, libéré d’un poids mort. » Elle va prendre mon cœur dans ses mains, très doucement, l’examiner avec curiosité, le caresser du regard, et là, drette là, d’un speaker pété fixé au plafond, on va entendre la voix de Félix : « C’était un petit bonheur, que j’avas ramassé, il était tout en pleurs… » Vous connaissez la chanson. La fille (qui s’appelle Rebecca, ça sera écrit sur son porte-nom) va écarquiller les yeux, grand grand, et l’instant d’un moment, elle va avoir l’idée de cacher mon cœur dans sa poche et de le mettre à l’abri, quelque part dans les tiroirs sous son lit, parce que la toune va le lui avoir soufflé à l’oreille, comme si ce n’était pas qu’un hasard… Elle va faire des associations foireuses, jouer au ventriloque avec les événements… Excusez-moi, mais je vous jure que si vous vous foutez la main dans le cul d’un pantin, fût-il le destin, vos doigts vont sentir. Mais c’est une autre histoire. On n’aura pas vu arriver sa boss, une virago aux allures mongoloïdes. Rebecca va essayer de lui expliquer la situation, en vain, la grosse conne sera fermée comme une huître et d’une humeur hitlérienne : « Ce cœur-là est irrécupérable, on vendra jamais ça,  pis anyway, c’est pas une boucherie icitte, sacre ton camp tête de noeud! » Le pire, c’est qu’elle aura raison. Un peu.


Qui veut d’un cœur qui ne vaut plus rien?

dimanche 11 mars 2012

Il n'y a de rose en elle que son nom

Chaque matin, Rose tousse jusqu’au bord de l’étouffement, et se crache les poumons. Elle écoute à tue-tête sa maudite compilation de chansons d’amour (toujours la même). Après la deuxième chanson, elle se met à brailler. Puis elle parle à des visiteurs qui n’existent que dans sa cervelle ésotérique. Ses anges, qu’elle les appelle. Son téléphone ne sonne jamais et elle ne reçoit jamais de visite. Elle sort de son appartement, en robe de chambre, et passe l’aspirateur sur le tapis du palier. Ce n’est qu’un prétexte pour m’accrocher au passage et engager la conversation, ou plutôt, se livrer à son monologue, elle ne me laisse pas parler une seconde et je reste pris dans le filet de paroles qu’elle tisse autour de moi en me racontant son histoire, que je connais par cœur pour l’avoir subie à quelques reprises. Rose change l’ordre des épisodes, modifie quelques détails et brode un peu, mais l’ensemble reste le même : l’injustice du monde, son ex qui l’a volée, sa fille danseuse, ses perturbations intestinales, l’homme connu sur Internet et avec qui elle entretient une relation virtuelle platonique, d’âme à âme, mais qu’elle n’ose  rencontrer, de peur que le charme s’effrite au contact de la réalité, son congédiement et son procès, sa maladie qui lui fait gober des pilules de toutes les couleurs, et enfin, le ventilateur qui lui est tombé sur la tête lorsqu’elle a eu la brillante idée de s’y pendre.

Il n’y a de rose en elle que son nom, et elle s’agrippe à sa douleur parce que c’est tout ce qui lui reste.

samedi 10 mars 2012

Dimension parallèle

                                                  












J’ai grandi au milieu des cris, dans une maison dont le toit de tôle rouillait par endroits. Je n’ai pas d’histoire à raconter, à peine un nom, de ceux qu’on oublie vite. De mon enfance, il n’y a pas grand-chose à dire, sinon que je m’estime heureux aujourd’hui d’en avoir perdu des bouts. Non, en fait, j’aimerais avoir une autre mémoire. Un passé plus consistant. Mes souvenirs sont troubles. Comme des rêves difficiles à rattacher au réel. Des impressions sans contours. Je cherche le sens de tout ça. Je me demande aussi si je n’ai pas fabriqué de toutes pièces certains instants de bonheur dans le lot. Pour combler les brèches. Vaincre l’absurdité. Pouvoir survivre. 


J’ai grandi avec les autres enfants, dans une cour de récréation où je m’amusais peu. Trop sérieux pour mon âge. Les crétins me lançaient le ballon en pleine gueule, me jetaient en bas des bancs de neige, me traitaient de tous les noms. Ils ne m’aimaient guère et je le leur rendais bien. Grâce à ma mauvaise santé, je saignais souvent du nez sans raison. Une vraie champlure. Quel plaisir d’en mettre partout! Il arrivait même qu’on me renvoie à la maison. Content de quitter cette prison que j’aurais volontiers dynamitée. Une école où j’ai surtout appris l’écœurement.

J’ai grandi en apprivoisant jour après jour la peur amalgamée aux fibres de mon être. Une peur fondatrice, la même que celle des animaux battus. Une peur agrippée au ventre, qui fait trembler la nuit, qui secoue les nerfs comme un chien enragé. La peur de ne pas être aimé. La peur qu’on m’abandonne à l’intérieur d’un labyrinthe. La peur que tout s’écroule demain. La peur de rester seul pour toujours avec cet inconnu que j’aperçois chaque matin dans le miroir.

J’ai grandi dans le tumulte des fêtes, qui se terminaient parfois quand deux ivrognes en venaient aux poings. Mes parents me traînaient partout, et j’ai vu toutes sortes d’excès. J’ai vu des gens se détruire parce qu’ils étaient simplement heureux d’être encore en vie. J’en ai vu d’autres ramper pour une ligne de coke, et ne jamais se relever. J’ai vu des hommes tout foutre en l’air en un seul soir. J’ai vu des jeunes vieillir trop vite parce qu’ils en ont trop vu.

J’ai grandi parmi les fous, dans une dimension parallèle où la folie n’existe pas. Il m’aura fallu bien des années pour le comprendre. Bien des amis pour m’ouvrir les yeux. Beaucoup de force pour garder toute ma tête. Et ne pas me jeter par la fenêtre. Le seul psy que j’ai consulté m’a assuré, après quelques rencontres, que ces entretiens s’avéraient inutiles, puisqu’il me considérait plus sain que plusieurs gens « normaux ». J’ai douté de sa compétence, puis de son diagnostic. Puis je n’y ai plus repensé.

J’ai grandi entre les murs de ma chambre, quatre murs sans fenêtres, avec un chat obèse et une télévision en noir et blanc. Des heures et des heures à me flétrir la rétine… J’écoutais des films d’horreur en boucle et je n’avais aucun projet. À part devenir tueur en série. Ou le prochain Messie. Mais je n’y tenais pas tant que ça. Et j’insérais une autre cassette dans le magnétoscope en attendant que les choses changent. Et le soir, sous les couvertures, dans l’obscurité, à l’abri du monde, j’imaginais que je n’étais pas moi.

Je rêvais d’être n’importe qui. Sauf moi.