lundi 18 mars 2013

Une fée qui décolle un coin de la tapisserie jaunâtre

Elle s’esquivait, Isabelle, leur filait entre les pattes, salut, on se reverra peut-être un jour, mais sans doute jamais, et le gars se retrouvait là comme ça la tête basse et la queue haute, ébloui par ce météorite qui venait d’entrer dans son champ de vision pour en sortir aussitôt. Elle dansait, dansait, dansait comme un feu follet, vous allumait le sang et s’enfuyait en riant. Tous les gars la prenaient pour une petite pute, une agace, mais elle s’en foutait, oh ce qu’elle s’en foutait. Elle détestait se faire imposer quoi que ce soit. Une fée qui décolle un coin de la tapisserie jaunâtre de votre vie drabe pour venir vous souffler une gerbe d’étincelles au visage et jouer avec votre baguette, vous embrasser sans raison, avant de disparaître par un trou dans le mur, qui se referme aussitôt, pendant que vous vous frottez les yeux. Telle était Isabelle.

Plus blonde que blonde, aveuglante, comme si Dieu s’était soulagé sur ses cheveux d’une diarrhée d’or. Yeux bleus irréels, vibrants, dans lesquels on voudrait se noyer comme dans un grand lac perdu. Une beauté dont le moule a été cassé après un usage unique. Des idées peu communes tourbillonnaient dans sa tête. On la croyait folle. On ne la comprenait pas. À peine se comprenait-elle elle-même, d’ailleurs. Orpheline, jetée dans le monde à grand coup de pied dans le cul et éduquée à la va comme je te pousse. Ballottée de famille d’accueil en foyer d’accueil, puis à la rue, errant à gauche et à droite, au hasard des détours de la vie.

Les autres filles ne l’aimaient guère, car elle les éclipsait sans même en avoir conscience. Elle séduisait les hommes par sa seule présence, mais les trouvait vite encombrants, lourds et bêtes, et les abandonnait sans rien en tirer. Sauf quelques fois, où elle les avait accompagnés, celui-ci sur la banquette arrière d’une voiture, celui-là au cinéma, cet autre dans une chambre anonyme, et cetera. Elle avait été déçue. Leurs promesses ne valaient pas grand-chose et ils avaient en commun une incapacité crasse à les tenir. Elle l’avait vite appris. Isabelle était loin d’être conne, mais elle ne possédait pas cette intelligence fonctionnelle et utile qui fait de vous quelqu’un d’exploitable, une pièce qui a sa place dans la machine sociale. Pas rationnelle pour deux sous, mais cohérente à sa façon. Du cœur, ça oui elle en avait plus qu’assez, et son cerveau y était directement relié par un nerf mystérieux. Elle pleurait souvent en imaginant la peine des inconnus, sentant sa peau vibrer, comme une membrane de tambour, au contact des malheureux, et elle en rencontrait souvent. Dans les bâtiments désaffectés où elle allait rejoindre ses amis, les irrécupérables, elle peignait les plafonds, constellant ces faux ciels de fausses étoiles.

mardi 1 janvier 2013

Voyage au bout de l'année

Minuit, feux d'artifice... Tout est beau, tout est bien, qu'ils disent, les copains... L'avenir, merci... Ah ça moi je veux bien, mais encore, mais enfin... Quand on se regarde tous le nombril comme ça d'accord, il y a bien quelques mousses parfois qui dépassent un peu mais c'est rien, hein, des poussières d'idéal... Une congrégation de nombrils autour d'un feu de joie... une feu de paille. Et que je te serre la pince... Bec et bec... Et voilà... Tous les vieux voeux radotés, d'une année à l'autre... Ça rancit c'est sûr... à la longue... On connaît le blabla... Je veux pas vous casser la tête... vous casser la gueule... avec mon pessimisme un peu beaucoup mal à propos... Alors j'éructe dans ma barbe à qui mieux mieux dans mon coin avec mon haleine de gin. Oh et puis merde. J'ai trop d'empathie encore faut croire. Il faudrait arriver à bien écraser tous ces sentiments à portée générale... Refuser de porter le poids du monde sur ses épaules... C'est pas possible!!! Ça y est je suis fou et bien fou!!! Lucide? Mais quoi, l'humain est une sale bête... Qu'on me contredise... Je parle pas des individus, là, je parle de l'humanité au sens large... Il y a des exceptions qui confirment la règle... On peut pas rayer d'un trait l'Histoire, avec un grand H... C'est la nausée, à coup sûr, quand on y pense... Et tout le vingtième siècle, qui fut rien de moins qu'un merveilleux ratage... Une catastrophe sans précédent... Une usine à robots, un moulin à viande... L'inénarrable boucherie... Dix décennies de conneries... On n'en a jamais assez, on en redemande... Les deux pieds dedans... Et la suite, qui n'annonce rien de bien... rien de mieux... Le progrès mon oeil... C'est se foutre de la gueule du monde de dire que le monde est beau, sans rire... Alors bien entendu derrière nos cloisons bien hautes, solides surtout, et opaques, on voit pas les dépotoirs... Les charniers... On sent pas la pourriture... On veut pas... Pas de cadavres dans ma cour... Faites le détour... Dans nos périmètres bien délimités de bonheur légitime, on peut s'illusionner... On se réserve une part de joie jolie... Un carré de soleil... Un carré de sable... On y a droit, après tout. Non? Que ceux qui méritent de crever crèvent.

mardi 18 décembre 2012

Entre Novossibirsk et Krasnoïarsk

Je suis né par les pieds, pendant une tempête, dans un train, quelque part entre Novossibirsk et Krasnoïarsk. Bon, d’accord, il y a des papiers officiels qui prouvent que j’ai lâché mon premier cri dans le banal hôpital d’une ville peu héroïque, mais ce ne sont que des faits, et des faits, ça se falsifie. J’étais un bébé normal : dix doigts, dix orteils, des membres en nombre pair, tous les organes nécessaires. Il en faut peu pour rendre ses parents heureux.

 Un jour, on m’a catapulté à l’école. Je garde, somme toute, d’assez bons souvenirs de cette période d’innocence. Je m’enfonçais une flûte à bec dans le nez et des crayons de couleur dans le cul, j’aimais le goût de la colle en bâton et de la pâte à modeler. En troisième année, je suis tombé en amour avec ma prof. Le problème, c’est qu’elle était absente : congé de maternité. Mes histoires de cœur étaient déjà compliquées, ça ne s’est pas arrangé.

 Puis est venue l’ère de l’acné, avec son lot de crises et de transformations. Je m’étonne encore d’avoir eu de si bons résultats en étudiant si peu. Ma polyvalente était laide et brune, aussi la fuyais-je dès que l’occasion se présentait – et elle se présentait souvent – pour aller jouer aux quilles, glander à l’arcade ou manger des frites au centre d’achat. À seize ans, j’ai obtenu mon permis de conduire et fait l’acquisition d’une coquette Chevette répondant au nom de « tas de rouille ». Elle a rendu l’âme en s’encastrant dans un mur de béton. Je fais partie des statistiques.  

 J’ai ensuite poursuivi de vagues études en lettres, au cégep et à l’université, glissant  pour ainsi dire dans ma pente naturelle, jusqu’au fond du gouffre financier. Je suis allé rejoindre d’autres étranges, des anachroniques qui aiment lire des livres remplis de connaissances qui ne servent à peu près à rien dans la vie « courante ». Cela me satisfait : je n’aime pas trop l’idée de devoir à tout prix être utile, c’est-à-dire utilisé. J’assume les conséquences de ce choix. Je songe à entamer bientôt un doctorat en néantologie appliquée à l’Université populaire de Strattenblück, en Molvanie. Beau périple intellectuel en perspective. Parti de rien, j’aurai abouti nulle part : une trajectoire cohérente.

lundi 10 décembre 2012

Ta soeur

-Man, pourquoi tu la traites de salope, cette fille-là? L'attirance était réciproque, vous avez baisé, c'était facile, comme ça, la première fois, vous saviez que c'était rien que du cul et que ça n'engageait à rien. Que vous repartiriez chacun de votre bord après. Pis après? Ça fait pas d'elle une salope. Vous vouliez la même chose, non? Tu te considères comme un salop toi, peut-être?

-Je la respecte pas cette fille-là, je m'en fous d'elle. Je l'ai soûlée juste pour la fourrer.

-Bonne réponse.

-Je suis une pute. Une grosse pute, pis j'aime ça.

-Pis si elle avait pas voulu? Tu l'aurais traitée de quoi?

-De salope aussi. Juste un autre type de salope.

-Faque c'est toutes des salopes, finalement.

-Sauf ma mère.

-Pis ta soeur?

-Mêle pas ma soeur à ça.

-Elle suce ben en maudit en tout cas. Si je suis ton raisonnement...

-Fuck you man.

jeudi 29 novembre 2012

Savoir précisément ce qui est beau, bon, bien, juste et vrai - et trop souvent faire le contraire.

mardi 27 novembre 2012

Tu me donnes envie de me vomir le cerveau

Tu me donnes envie de me vomir le cerveau. Je suis pour l'avortement et ta présence sur cette planète a valeur d'argument dans ce débat. Je te cracherais même pas dessus, de peur que mon crachat ne soit sali à ton contact. Tu me demandes où elle est mon armée? C'est ça ton problème : t'as besoin d'une armée... Moi, j'ai juste besoin d'un index pour t'écraser comme une punaise, mais je préfère me servir de mes dix doigts pour quelque chose de plus utile, me torcher le cul, par exemple.

jeudi 22 novembre 2012

Autoportrait

Je ne suis ni très beau, ni très fort, ni très intelligent. Mes yeux se foutent l'un de l'autre, mes lunettes tiennent avec du scotch tape et je m'habille toujours de la même façon. J'ai le ventre flasque et le dos rond. Pas de tenue, pas de tonus, pas de colonne. Je commence à perdre mes cheveux. J'ai la bouche molle, les dents croches. Je m'exprime mal. Je dis toujours oui et des bêtises avant ou après. Cruellement dépourvu de qualités, je n'ai pas de talent particulier. Je suis trop sensible et susceptible, l'humour me fait défaut. Je suis hypocondriaque et paranoïaque. Chaque jour je consomme une quantité incroyable de médicaments qui goûtent la mort et de pilules de toutes les couleurs, je n'en ai jamais assez. L'huile de foie de morue me donne une haleine repoussante, moi-même je me répugne. Au lit je déçois mes rares partenaires, je baise comme un pied et ne sais pas me servir de mes dix doigts. J'ai essayé avec un homme en pensant que ce serait plus facile, mais il m'a déchiré l'anus et je n'ai pu m'asseoir pendant une semaine. Je me suis résigné au célibat et à la masturbation. J'aime les comédies sentimentales qui finissent bien. C'est réconfortant, même si ça fait pleurer un peu. J'ai été viré du Couche-tard où je travaillais à temps partiel. Je ne faisais pas l'affaire : ça fait mon affaire. Il faudrait que j'entreprenne des démarches pour trouver un nouvel emploi, mais je n'ai pas le temps : j'écris mon autobiographie. J'aurai bientôt un manuscrit à envoyer aux éditeurs. J'ai hâte de recevoir des lettres de refus. Je dois aussi m'occuper de ma mère malade. Elle a le cancer de l'utérus. Pas étonnant qu'elle ait accouché d'un avorton comme moi. Je lui pique des analgésiques, c'est fort en maudit ces trucs-là.  Mes parents ont divorcé il y a longtemps. Mon père, c'est le meilleur. Il profite de sa retraite, fume des barreaux de chaise dans son hamac, collectionne les bouteilles de ketchup anciennes et fait de l'aquarelle. Il participe aussi à des matchs de lutte dans les sous-sols d'église. Il perd toujours, mais on sait bien que c'est arrangé, tout ça, hein.