Papa et moi, on avait été te rendre visite à l’hôpital.
On s’est perdus dans le dédale de corridors, on a pris le mauvais ascenseur, et on est arrivés en retard. Quand on s’est enfin pointés, tu t’es levé de ton lit et, t’appuyant tant bien que mal sur ta marchette, tu t’es traîné les pieds pour venir nous accueillir. On a échangé des banalités, mais les mots ne sortaient pas. Malaise. Vraiment pénible de te voir aussi amoché, Maurice – et je t’ai souvent vu en mauvais état. Tes rides s’étaient accentuées. Ton dos semblait plus osseux que jamais, les vertèbres y dessinant un relief en pointes. Tes yeux creux ne nous lâchaient pas. Tu as laissé échapper des paquets de syllabes plus ou moins cohérents avant de replonger dans ton mutisme de bovidé. Tu semblais résigné à la décrépitude, comme si c’était le seul destin envisageable. Il y avait une vérité qu’on ne pouvait énoncer qu’à mots voilés : le cancer du poumon s’était rapidement ramifié en métastases dans tous tes organes, cerveau, foie, prostate, intestins, partout. Tu n’étais pas si vieux, pourtant – à peine cinquante ans – mais la machine déraillait ferme. Selon toute évidence, la guérison relevait de l’utopie. C’est pourquoi Papa avait décidé de t’emmener chez-nous. Là, au moins, tu pourrais mourir dans un minimum de dignité, loin des relents, des odeurs de désinfectant, de la maladie des autres.
Je n’ai compris que plus tard, beaucoup plus tard, l’amitié sans conditions qui vous liait, toi et papa, lorsqu’il a évoqué vos nuits partagées dans le froid, les beuveries dans les recoins d’un quartier dangereux, les batailles à coups de tessons de bouteille, les blessures arrosées d’alcool à friction et pansées avec des guenilles, tout ça. Vous étiez solidaires dans la détresse, l’errance, la mendicité. Il n’a pu me confier ça qu’après ta mort, et encore, il arrachait avec peine ces détails de sa mémoire, comme si une pudeur mystérieuse l’empêchait de parler de ce qui n’aurait jamais dû arriver.
Il fallait que tu boives une grosse cuillerée de sirop de morphine quand tes douleurs devenaient insupportables. Quand tu te tordais comme si un démon te trifouillait les entrailles avec des pinces chauffées à blanc. La première fois, je m’en souviens, on a roulé ton fauteuil en face de la porte-fenêtre qui donnait sur la rivière, tu as pris ta dose, l’effet était fulgurant. J’avais l’impression que tu avais sombré dans un coma opaque. Tu n’as eu aucune réaction lorsque j’ai passé ma main devant tes yeux. Tu restais complètement immobile, insensible à tout. Je me suis assis à côté de toi. Le silence se peuplait de conjectures. Je me suis demandé où tu pouvais bien être. Où? Dans un trou noir? Au seuil du purgatoire? À la table du Grand Manitou? Dans un rêve en couleurs où tu séjournais dans les bras, entre les jambes de toutes ces femmes qui t’avaient repoussé? Nulle part, peut-être? J’ai médité là-dessus, trop longtemps, et quand tu es sorti des vapes, je n’ai pas osé te poser la question, de peur que tu ne puisses me donner de réponse.
Tu te desséchais à vue d’œil, comme une plante laissée dans un sous-sol dépourvu de clarté. Un jour, on s’est aperçus que tu avais perdu toute forme d’autonomie. Il fallait tout de même te laver. Papa a décidé de te prodiguer les soins nécessaires. J’ai voulu assister à ça, malgré la répugnance que ça m’inspirait. Il t’a déshabillé, t’a étendu sur le lit, tu as bu une gorgée de ton sirop. Puis tu es parti, nous laissant seuls avec ton corps décharné. Voilà tout ce que tu possédais, ton corps, et tu ne l’avais pas ménagé. Il portait les traces de tous les abus, de toutes les négligences. Ta peau ressemblait à un vieux parchemin fripé sur lequel on pouvait déchiffrer ta vie livrée à l’abandon. Des cicatrices boursouflées striaient tes jambes. Sur ton bras droit, le tatouage de la vierge Marie se perdait dans les plis et le poil gris. Ça et là, des bleus, des bosses. Et cette odeur rance qu’aucun savon, qu’aucun frottement n’aurait pu faire disparaître, cette odeur qui me donnait mal au cœur. La même qui collait aux murs de ta cambuse où j’entrais à reculons, cette bicoque rabougrie que tu appelais ta maison, où la toilette était presque toujours bloquée. Où tu éclusais de l’alcool de pissenlits mal fermenté ou de la bière américaine cheap en grillant à la chaîne ces cigarettes que tu roulais toi-même de tes longs doigts jaunes. Il y avait aussi, dans ce mélange, le relent de ces fermes où tu avais travaillé pour un salaire de minable, où tu avais remué et épandu le fumier. L’humidité de toutes ces fosses que tu avais curées. L’odeur des animaux dont tu prenais soin comme s’ils étaient ta seule vraie famille, et encore celle des fenils où tu t’étais masturbé en imaginant toutes ces fentes que tu ne visiterais jamais. J’ai dû finir de te laver parce que papa est parti. Il a feint d’avoir la nausée mais je crois bien qu’il est allé pleurer dehors. Les larmes les plus sincères sont parfois les plus discrètes. Il y a des larmes qu’on étale au grand jour comme des perles d’hypocrisie, des larmes dont on fait le trafic, et papa a souvent été accusé d’insensibilité parce qu’il n’a jamais su les verser, ces larmes-là. Il préfère garder sa peine pour lui, alors au moins il est certain qu’elle est authentique. Finir de te laver a été une épreuve, mais quand j’ai eu fini, je n’osais m’avouer que ça m’avait, en quelque sorte, réconcilié avec la condition humaine, une saloperie qu'on porte en nous et qui nous gruge peu à peu.
Plus tard, ce soir-là, tu avais le cœur aux confidences. Tu m’as raconté, d’une voix traînante, que ton père avait été foudroyé par une crise cardiaque, dans tes bras, pendant que la forêt où vous bûchiez ensemble était dévorée par un impitoyable incendie. Que ta mère, une vraie sauvageonne, s’était enfuie de la maison sans prévenir, qu’elle n’avait plus jamais redonné signe de vie. Que tes frères et soeurs t’avaient renié, tous, que tu n’existais plus pour eux. Ça a sorti d’un coup, pêle-mêle, ces aveux très tristes. Mais tu ne pleurais pas, tu ne pleurais plus, tu étais déjà ailleurs, prêt pour l’enjambée inévitable. J’ai remarqué que tu ne remontais plus ta montre, tu avais commencé à larguer les amarres et le temps était un problème qui ne te concernait plus. Tu as marqué une pause, l’air grave, puis tu m’as regardé droit dans les yeux et tu m’as dit ça, avec une voix caverneuse que je ne te connaissais pas : « La vie, c’est brun comme un gros biscuit de marde avec quelques petites pépites de chocolat. Quand tu tombes sur un morceau de chocolat, t’es mieux de le téter longtemps, parce que… tu sais ce qui t’attend après. »
Et tu t’es étouffé avec ton biscuit. Au milieu de la nuit, tu as clamsé sans demander ton reste. Je t’ai retrouvé le lendemain matin, étalé sur le plancher de la salle de bain, face contre terre dans une auréole sang. Raide. Ton corps, là, comme une pelure sèche sur les tuiles, et rien de plus. La seule idée qui m’est venue, c’était de te toucher, comme si j’avais pu, en te secouant, t’extirper d’un rêve dans lequel tu t’attardais. Ça n’a rien donné. J’ai seulement grelotté en sentant ta froideur.
Un coup de massue dans le front, mon premier cadavre. Puisqu’il en faut bien un. Premier vrai cadavre, si peu semblable à tous ces autres morts menteurs que j’ai vus par la suite, affublés de costumes de sérénité, paupières closes, joues rougies, lèvres cousues, mains croisées sur le ventre. Bien préparés pour la mascarade, le défilé des vivants et les bouquets de condoléances. Toi, Maurice, tu as représenté la mort dans toute sa nudité scandaleuse, irrecevable. J’aurais voulu pleurer, mais les larmes ne montaient pas, le chagrin restait pris à l’intérieur, ça brûlait. À vrai dire, j’aurais préféré être égoïste, ne rien ressentir, et j’en avais honte. Je n’entendais que mon sang qui battait de plus en plus vite dans mes tempes, restant là à observer tes omoplates qui saillaient sous la peau comme deux ailes racornies, tes yeux entr’ouverts sur l’hypothèse du vide.