Plus blonde
que blonde, aveuglante, comme si Dieu s’était soulagé sur ses cheveux d’une
diarrhée d’or. Yeux bleus irréels, vibrants, dans lesquels on voudrait se
noyer comme dans un grand lac perdu. Une beauté dont le moule a été cassé après
un usage unique. Des idées peu communes tourbillonnaient dans sa tête. On la
croyait folle. On ne la comprenait pas. À peine se comprenait-elle elle-même, d’ailleurs.
Orpheline, jetée dans le monde à grand coup de pied dans le cul et éduquée à la
va comme je te pousse. Ballottée de famille d’accueil en foyer d’accueil, puis à
la rue, errant à gauche et à droite, au hasard des détours de la vie.
Les autres
filles ne l’aimaient guère, car elle les éclipsait sans même
en avoir conscience. Elle séduisait les hommes par sa seule présence, mais les
trouvait vite encombrants, lourds et bêtes, et les abandonnait sans rien en
tirer. Sauf quelques fois, où elle
les avait accompagnés, celui-ci sur la banquette arrière d’une voiture, celui-là
au cinéma, cet autre dans une chambre anonyme, et cetera. Elle avait été déçue. Leurs
promesses ne valaient pas grand-chose et ils avaient en commun une incapacité crasse à les
tenir. Elle l’avait vite appris. Isabelle était loin d’être conne, mais elle ne
possédait pas cette intelligence fonctionnelle et utile qui fait de vous quelqu’un
d’exploitable, une pièce qui a sa place dans la machine sociale. Pas
rationnelle pour deux sous, mais cohérente à sa façon. Du cœur, ça oui elle en
avait plus qu’assez, et son cerveau y était directement relié par un nerf
mystérieux. Elle pleurait souvent en imaginant la peine des inconnus, sentant
sa peau vibrer, comme une membrane de tambour, au contact des
malheureux, et elle en rencontrait souvent. Dans les bâtiments désaffectés où
elle allait rejoindre ses amis, les irrécupérables, elle peignait les plafonds,
constellant ces faux ciels de fausses étoiles.